Céline Hoarau au lycée Vägga de Karlshamn

Détentrice d’une licence d’anglais LLCE et FLE depuis 1997 et impliquée dans les projets anglophones au lycée Roland Garros avec la Seconde Europe en 2015-2016 et les articles en anglais en Seconde Arts Visuels en 2016-2017, j’ai eu l’opportunité de rencontrer Maria et Christina, les collègues suédoises venues au lycée Roland Garros fin 2016. Elles ont pu observer mes pratiques pédagogiques en littérature (Terminale L) mais aussi dans le cadre d’activités péri-scolaires comme l’atelier journal. J’ai eu la chance de pouvoir à mon tour découvrir leur établissement, Vägga Gymnasieskola à Karlshamn, du 15 au 19 mai 2017, dans le cadre d’un projet de Jobshadowing via ERASMUS +. Voici le bilan de mes observations suédoises mises en perspective avec la réalité du lycée Roland Garros du Tampon où j’enseigne depuis 2004.

Le rapport à l’espace

Le lycée de Karlshamn est magnifique. Qu’il s’agisse du bâtiment historique rénové, des salles de classe modernes ou des ateliers (cuisine, mécanique, …), l’endroit favorise le bien-être de tous et la réussite des études. La restructuration du lycée Roland Garros, en cours, a déjà amélioré certaines parties de notre établissement _ la salle des personnels et les ateliers notamment, mais je pense qu’il faudrait multiplier les espaces où les élèves et les professeurs peuvent travailler en toute quiétude et avec plaisir. A Vägga, une forêt pleine d’oiseaux entoure le lycée où les élèves arrivent souvent à bicyclette ; pas de portail mais des vigiles discrets et des badges obligatoires garantissent la sécurité du lieu. Dans le contexte plus urbanisé et l’état d’urgence en France, il est évident que la surveillance systématique des entrées et sorties à Roland Garros est nécessaire. Par contre, il serait bénéfique que chacun puisse accéder à un espace personnel au sein du lycée pour ranger son matériel pédagogique (casiers pour les élèves) ou un bureau individuel pour les professeurs, comme c’est le cas en Suède.

Salle d’étude et de détente

Casiers des élèves

Bureau de Maria

Les collègues suédois doivent rester sur place 35 heures par semaine, en comptant les cours, les préparations, les corrections, ce qu’ils n’apprécient pas tous forcément. Mais on leur attribue un espace de travail réel en plus de l’espace numérique, qu’ils peuvent personnaliser, ce qui leur permet de s’impliquer davantage au lycée. En plus de la salle de professeurs, ils partagent de grandes pièces dont les bureaux des professeurs délimitent des espaces semi-privés.

D’autre part, la commune finance un ordinateur par élève et par professeur, ceux-ci ayant également un téléphone professionnel fourni. A La Réunion, les enseignants doivent utiliser les nouvelles technologies en permanence (contacts téléphoniques, courriels, ENT, imprimantes), mais ils se servent à 90%, voire plus, de leurs appareils privés. Au lycée Roland Garros, les ordinateurs sont peu nombreux par rapport à l’effectif des enseignants et il faut souvent faire la queue pour accéder à un poste en salle de professeurs. Quelques salles sont équipées d’ordinateurs et de vidéoprojecteurs mais il manque souvent un câble, les haut-parleurs, les volets roulants ne fonctionnent pas ou bien les professeurs changent de salle de classe d’un cours sur l’autre, ce qui freine grandement l’utilisation du matériel technologique quand il y en a. D’autre part, les Suédois ont pensé à allier travail équipé sur place et ergonomie en fournissant des ordinateurs ou même des bureaux où l’on travaille debout, ce qui est bien meilleur pour la santé.

Cours de sciences de Niclas

CDI

Cours d’espagnol de Maria

Finalement, le financement important attribué au lycée Vägga de Karlshamn permet de créer un lieu où chacun peut travailler aisément, ensemble et en utilisant les technologies modernes. Pour adapter cet état d’esprit à notre établissement, aménager des lieux professionnels plus agréables, dans l’esprit de notre nouvelle salle des personnels, permettrait à tout le monde d’apprécier davantage sa scolarité à Roland Garros en commençant peut-être par le CDI ou des salles d’études en libre accès.

Les rapports entre les personnels

D’autre part, j’ai pu observer que le travail d’équipe comptait davantage en Suède qu’en France, même si nous sommes sur la voie de la pluridisciplinarité et des projets transversaux. A Vägga, le FIKA est un moment sacré, celui du partage d’un goûter dans un moment de décontraction et de discussion ouverte. Pas de barrière hiérarchique et j’ai pu partager le Fika avec Jan Persson, le rektor( proviseur-adjoint) en compagnie de Maria et Christina.

Le Fika avec Christina, Maria et Jan

Mic et Sanne, les professeurs de Media Class

Parfois quelques tensions existent entre les personnels qui partagent les salles où se côtoient les bureaux individuels, mais dans l’ensemble chacun apprécie le travail dans l’établissement et la communication passe facilement, notamment grâce au téléphone professionnel fourni par le lycée. Par exemple, si un élève est malade, l’infirmière prévient le professeur qui est censé l’avoir en classe en lui envoyant tout simplement un SMS. Des cours se pratiquent à plusieurs enseignants ; c’est le cas de Mic et Sanne qui s’occupent ensemble de la Media Class (classe d’art et de numérique). Dans le cadre de l’accompagnement personnalisé, des TPE, des enseignements d’exploration, des ateliers, les activités pédagogiques se pratiquent déjà en équipe au lycée Roland Garros et je trouve toujours intéressant et enrichissant de travailler à plusieurs, comme nous incitons les élèves à le faire. Il faudrait peut-être encourager les professeurs qui sont prêts à le faire, en comptant ces heures communes dans les emplois du temps des deux professeurs au lieu de les diviser par deux, ce qui les incite à venir séparément.

En ce qui concerne le décompte d’heures, les professeurs suédois obtiennent une décharge importante s’ils sont investis dans les syndicats ou pour monter des projets pédagogiques complémentaires _ ce que j’aurais grandement apprécié, en tant que référent culture, par exemple car il est difficile de mener conjointement un service plein devant les élèves et tout le travail occasionné par les actions complémentaires.

Le rapport aux élèves

A Vägga, les classes comptent entre 15 et 25 élèves, ce qui facilite la communication avec l’enseignant et un rapport plus individualisé. Les jeunes se montrent très décontractés face aux professeurs qu’ils tutoient et appellent par leurs prénoms, mais ils ne franchissent pas les limites du respect, contrairement à certains de nos élèves pourtant contraints par des règles plus strictes. Les classes que j’ai observées (en langues vivantes, sciences, arts…) étaient calmes et attentives. Parfois le professeur laissait les élèves seuls et ils continuaient à travailler en silence, à lire leurs romans en anglais, à taper leurs dossiers de SVT sur leurs ordinateurs. Il m’a semblé que la liberté et la confiance accordées aux élèves suédois les encourageaient plutôt à travailler en autonomie et de façon plus responsable. En effet, ils ont à leur disposition une cafétéria, un studio de radio, des salles de musique très bien équipées, qu’ils gèrent eux-mêmes sans difficultés ni dégradations. Leurs travaux sont systématiquement mis en valeur, comme le costume de Mad Max réalisé par un élève d’art, exposé dans le hall du lycée derrière une vitrine bien éclairée.

Studio de radio pour les élèves

Vitrine Mad Max dans le hall

De plus les cours m’ont paru moins formels : pas de sonnerie, des créneaux de 40 minutes qui fluctuent en fonction des activités et des évaluations bien plus libres. J’ai assisté à des tests nationaux de langue (en anglais et en français) et les professeurs aidaient les élèves, sans leur donner les réponses bien entendu, en leur expliquant certains mots, en leur faisant écouter les passages difficiles une seconde fois… Chez nous on a souvent tendance à stigmatiser et pénaliser les élèves qui n’ont pas appris, au lieu de les encourager. J’ai également pu observer une jeune collègue d’anglais, Hélène, qui rendait des copies de devoir en parlant aux élèves un par un dans une autre salle et en commentant leurs erreurs avec eux, de façon à rendre l’évaluation vraiment formative. Il est évident que de tels entretiens sont possibles parce que les élèves sont peu nombreux et réceptifs.

Helena rend les copies d’anglais

Rebecca, une élève de seconde

Il existe aussi un accompagnement personnalisé de chaque élève, grâce à des entretiens réguliers avec les SYV (CPE), professeurs, assistants d’orientation. Si un élève ne se sent pas bien en classe et risque de décrocher, il est accueilli librement dans un espace de travail à part, ce qui lui permet de garder un contact avec le lycée ; au lycée Roland Garros, la lutte contre le décrochage scolaire est également une priorité j’y ai participé cette année) mais elle est plus complexe car formalisée par des documents médicaux, des rencontres avec les parents, des rapports de professeurs, ce qui allonge le temps de réaction et d’assistance à un élève en difficulté personnelle.

Conclusion

Grâce à ERASMUS, j’ai pu réfléchir à ma pratique pédagogique en observant un modèle de fonctionnement passionnant et très enrichissant en Europe, la Suède. L’accueil chaleureux qui m’a été réservé à Vägga m’a confortée dans l’idée que les voyages forment l’esprit et qu’il est toujours bon de mettre à distance ce qu’on tient pour évident, de façon à évoluer personnellement et professionnellement. Aucun souci de communication en anglais et l’envie de développer encore plus au lycée Roland Garros les activités pédagogiques qui correspondent aux classes suédoises : de petits groupes d’élèves motivés et autonomes qui s’impliquent dans des projets valorisants et travaillent en équipe avec l’enseignant (ou plusieurs enseignants) afin d’apprendre ensemble, en confiance et dans le plaisir de venir au lycée.

Le héron vert réunionnais à Vägga

Classe de français de Christina

Céline HOARAU